INTERVIEW BRAHIM ABDESSLAM – YOUNICORNS / KEYRUS

Brahim ABDESSLAM, Co-fondateur, YOUNICORNS
Serial entrepreneur et ancien consultant, Brahim Abdesslam a développé une solide expérience dans les domaines des nouvelles technologies et de la transformation numérique, notamment chez EY et chez Tata Consultancy Services. Son expertise en matière d’innovation et dans la création de nouveaux produits et services font de Brahim Abdesslam un spécialiste reconnu de la transformation numérique et de l’écosystème de l’innovation. Brahim Abdesslam a co-fondé Younicorns dont l’objectif est de co-créer des startups en collaboration avec des entreprises et potentiellement d’autres acteurs dans un modèle d’open innovation.

A/ Younicorns propose une démarche entrepreneuriale atypique. Pouvez-vous nous expliquer ?

Younicorns, c’est une aventure entrepreneuriale démarrée avec Eric Cohen, pour un corporate studio au sein de Keyrus. L’idée est de co-créer des start-ups avec des entreprises publiques et privées, parfois clientes de Keyrus, pour faire émerger des produits et services innovants dans leurs secteurs d’activités.

C’est un win-win : les grands groupes apportent leur expertise métier et la connaissance de leur marché (ce qui manque parfois aux start-up tradi-tionnelles) et Younicorns apporte l’expertise… de créer ! C’est-à-dire que nous proposons des exper-tises techniques (développement, blockchain, IoT, UX design…) mais aussi des expertises de valorisation digitale (réseaux sociaux, content marketing) et de financement de projet (private equity, ICO, crowdfun-ding, etc).

La vraie révolution de cette dé-marche, c’est que nous sommes désormais associés à notre partenaire corporate, donc nous partageons les risques et la valeur générée. Cela signifie que nous avons des intérêts alignés pour mettre en œuvre ces projets sur le marché rapidement et les amener à plus grande échelle, notamment à l’international ! Cela démultiplie le niveau d’engagement et, en cela, c’est un modèle auquel nous croyons fortement.

B/ Avez-vous des projets concrets à venir dans le domaine de la Blockchain ?

D’ici fin 2018, nous projetons de lan-cer notre première start-up, Foodia, qui tirera fortement parti de la Blockchain pour répondre aux besoins de traçabili-té dans le domaine alimentaire.

Cette plateforme e-commerce ali-mentaire B2B sera complétée d’un système de notation des produits sur leur valeur nutritive et environne-mentale, et permettra de scanner les produits dans les magasins ou restau-rants via l’application mobile.

Cette start-up, elle illustre bien la volonté de Younicorns de développer des projets à forte valeur sociétale : on voit bien que les consommateurs n’ont plus confiance dans leur as-siette et cela nous semblait impor-tant de les accompagner dans leurs nouvelles façons de consommer.

Bien sûr, nous n’avons pas monté ce projet seuls car il fallait réunir un large panel d’expertises pour ré-pondre à la problématique de bout en bout : nous créons ce projet avec de grands acteurs du secteur agroa-limentaire et de la supply chain, ainsi que des spécialistes du sourcing. Le tout autour d’une technologie blockchain de haut niveau, adap-tée aux enjeux de la supply chain à l’échelle industrielle.

C/ Pourquoi les grands groupes viennent-ils vous voir au sujet de la Blockchain ?

Les entreprises qui viennent nous voir ont souvent des problèmes dans la relation business qu’elles entretiennent avec leurs parte-naires ou leurs propres filiales : elles ont besoin de numériser, sécuriser et fluidifier les échanges – qu’il s’agisse de contrats de pres-tataires ou de programmes clients transverses par exemple.

Pour vous donner une illustra-tion, on peut penser à une grande chaîne de magasins qui aurait besoin d’un référentiel unique de clients en Chine, en France et dans toutes ses autres filiales, pour pou-voir adjoindre des points fidélité. Avec la Blockchain, on pourrait facilement partager cet identifiant client commun, avec une granu-larité améliorée et un contrôle renforcé sur l’accès aux données, le tout sans impact majeur sur le SI existant.

Idem dans le secteur pétrolier et des commodities où il y a beaucoup d’intermédiation et de contrats, souvent papier… Le cas d’usage de Komgo, qui plus est sous la forme d’une co-entreprise, était ici évident pour apporter simplification et confiance dans les échanges.
Partout où les entreprises entre-tiennent des relations contractuelles avec de nombreux par-tenaires ou filiales qui peuvent devenir problématiques ou conflic-tuelles, la Blockchain peut venir outiller cette contractualisation et faciliter les échanges.

D/ Le marché de la Blockchain est encore neuf… Selon vous, de quoi aurait-il besoin pour décoller et s’installer dans la durée ?

Ce qui est surprenant c’est que la Blockchain a fêté ses 10 ans mais qu’elle ne fait toujours pas l’unanimité ! Beaucoup pointent le manque de cas d’usage, et le scope réduit de ceux qui existent pour l’instant. On parle aussi des besoins importants en énergie qu’elle génère et de son manque de rapidité par rapport aux sys-tèmes existants.

Mais dix ans, c’est jeune pour une telle technologie ! Internet a eu besoin d’au moins autant de temps pour s’imposer et ses technologies ont considérablement évolué au cours de ces années.

On a besoin de temps pour lui permettre d’évoluer, et on a besoin de cas d’usage : quand on l’utilise-ra sur des cas d’usage qui néces-sitent peu d’énergie, beaucoup de transactions par minute (dans la banque par exemple) et qu’on constatera ses effets, alors les grandes entreprises se lanceront.

E/ Pourquoi est-ce un enjeu de se positionner aujourd’hui sur ce sujet très technique ?

Parce que si on ne réfléchit pas au « coup d’après », on risque l’extinc-tion ! La Blockchain, il y aura un avant et un après, un peu comme pour Internet. Elle va probablement favoriser l’émergence de nouveaux acteurs performants sur des sec-teurs vieillissants, peu digitalisés, et qui font intervenir de nombreux intermédiaires. Et lorsqu’on l’aura connectée au monde physique via l’IoT, alors on peut s’attendre à une véritable révolution et à une vraie création de valeur.

F/ Est-il facile de trouver des experts de la Blockchain ? Comment sourcer les talents ?

C’est effectivement difficile, raison pour laquelle nous avons pris le parti de former nous-mêmes nos collaborateurs à cette technologie.
Cela nous a permis de garder une certaine agilité car c’est une techno-logie qui évolue rapidement et est encore très diverse.

Au-delà, nous croyons beaucoup à la convergence des technologies de rupture : Blockchain et IoT, Blockchain et Big Data par exemple… Ce qui signifie que, pour nous, même les data scientists doivent être formés à la Blockchain et au développement d’applications décentralisées.

G/ Et à l’externe, comment évangéliser et déployer des projets Blockchain ?

C’est vrai que toutes les entreprises ne sont pas forcément déjà « acculturées » au phénomène Blockchain, et certaines sont encore méfiantes… Du coup nous organisons des ateliers au cours desquels nous présentons, « en immer-sion », ce que serait le cas d’usage du client dans dix ans avec le recours à la Blockchain. Comme nous sommes en mesure de prototyper rapidement (en quelques jours, on peut par exemple lancer sa propre blockchain de traça-bilité), cela nous permet de démontrer facilement par l’exemple, sur des cas d’usage existants.

Les experts métiers identifient immé-diatement les impacts que cette tech-nologie pourrait avoir sur leur métier et leur pratique ; et cela permet de contourner la longue courbe d’appren-tissage théorique de la Blockchain…

H/ Quels sont les secteurs déjà bien avancés sur la question et les secteurs encore à évangéliser ?

Sans aucun doute, le secteur le plus avancé est celui de la finance car, ironie de l’histoire, le Bitcoin avait été inventé pour se passer des banques… donc il a bien fallu qu’elles se penchent sur cette technologie pour survivre !

Ensuite on retrouve la supply chain et le luxe qui, chacun pour des rai-sons propres, présentaient de forts besoins de traçabilité.
En revanche, parmi les secteurs qui n’ont pas encore suffisamment adopté la Blockchain par rapport à leurs besoins évidents, on retrouve l’alimentation (on l’a évoquée) et la santé. Dans ce dernier secteur, on pourrait très facilement utili-ser la Blockchain pour sécuriser les échanges de données patients, tracer les médicaments ou amélio-rer la conduite des essais cliniques. Et la question de la confidentialité n’est pas antinomique car on peut tout à fait installer des Blockchains privées entre des acteurs qui se font confiance et le régulateur.

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